
Le projet EXTEnsio marque une étape structurante dans l’évolution des Pénates, à Porrentruy. Pensé comme une extension mais aussi comme une requalification globale, il vise à adapter l’établissement aux enjeux actuels du médico-social, sans jamais rompre la continuité de l’accueil et de l’accompagnement des résidents. Mené en site occupé, EXTEnsio ne se limite pas à une augmentation des surfaces. Il s’inscrit dans une logique de réorganisation fonctionnelle, touchant à la fois les espaces administratifs, les unités d’hébergement, les locaux techniques et les espaces extérieurs. Le projet répond à des besoins concrets : améliorer les conditions de travail des équipes, offrir des lieux plus lisibles et plus confortables aux résidents, et doter l’institution d’outils adaptés à son développement futur. L’architecture accompagne cette ambition par des choix clairs. Les nouveaux volumes privilégient la lumière naturelle, la fluidité des parcours et la qualité des ambiances, tout en s’insérant avec mesure dans le site existant. Le jardin thérapeutique en toiture, conçu comme un espace de déambulation et de respiration, illustre cette attention portée au bien-être et aux usages du quotidien. EXTEnsio est aussi un projet organisationnel. La modernisation des fonctions supports, la clarification des flux, la mise à niveau des équipements techniques et la création d’espaces collectifs adaptés participent à une meilleure cohérence d’ensemble. Derrière l’architecture, c’est le fonctionnement global de l’établissement qui a été interrogé et ajusté. À travers EXTEnsio, Les Pénates affirme une vision contemporaine du médico-social : un établissement capable d’évoluer, de se transformer avec finesse, et de placer l’humain, résidents comme professionnels, au centre du projet.
Entretien avec Julien Loichat, Directeur général
Comment définiriez-vous votre établissement ?
Julien Loichat : Nous sommes un groupe public qui gère l’ensemble de la prise en charge et de l’accompagnement médico-social des personnes âgées, du domicile jusqu’à l’institution. Nous couvrons toute la chaîne, avec des solutions adaptées aux situations et aux besoins.
Pouvez-vous présenter la mission des Pénates et l’organisation du groupe ?
J. L. : Le groupe Les Pénates est une structure d’accueil et de services destinée principalement aux personnes âgées. Nous avons une structure mère qui pilote plusieurs entités créées spécifiquement par domaine : une entité « Les Planchettes » qui gère le volet établissements médico-sociaux (EMS) ; une société pour l’accueil de jour : des personnes à domicile qui viennent une demi-journée, une journée ou plusieurs jours par semaine pour un accompagnement social, afin de maintenir les personnes à domicile ; une société qui gère les résidences d’appartements protégés ; nous avons aujourd’hui une résidence à Porrentruy, et nous exploitons une nouvelle résidence dans le village voisin, à Courgenay. Nous avons aussi une organisation de soins et d’aide à domicile, dédiée aux personnes âgées, et une dernière société, plus récente, qui vend à la population des prestations issues des compétences de nos institutions.
Quelles sont les valeurs qui guident vos actions au quotidien ?
J. L. : Nous avons quatre valeurs : le respect, la confiance, la solidarité et la qualité. Elles sous-tendent toute notre activité et toutes nos décisions, et se traduisent par des principes d’action concrets, autant dans le savoir-faire que dans le savoir-être avec nos bénéficiaires. J’emploie ce terme générique pour rassembler l’ensemble des publics de nos différentes structures.
Depuis la création, quelles ont été les grandes étapes d’évolution du groupe ?
J. L. : À l’origine, « Les Planchettes » étaient le vaisseau amiral : l’entité fondée en 1991-1992, dédiée au seul domaine EMS. En 1998, le site devient médicalisé. En 2013, nous repensons l’EMS avec l’instauration d’une unité de vie psychogériatrique (UVP) au sein de l’établissement. En 2016, nous ouvrons un centre de jour attenant. En 2018, nous donnons une structure juridique aux Planchettes, auparavant purement communales. Puis, avec la stratégie de prise en charge globale des personnes âgées, du domicile à l’institution, nous créons en 2022 une société mère « Les Pénates » et des sociétés dédiées par activité, pour sécuriser chaque périmètre et éviter les effets dominos entre entités. Depuis décembre 2023, toutes ces sociétés sont en pleine exploitation ; nous atteignons progressivement notre rythme de croisière.
Quelles activités et quels services proposez-vous aujourd’hui aux résidents et à la communauté locale ?
J. L. : Sur le pôle EMS-UVP, nous disposons de 60 lits EMS, 12 lits UVP et 1 lit d’accueil temporaire (« lit vacances »), soit 73 lits pour l’institution Les Planchettes. Le centre de jour, c’est 12 places par jour, 5 jours sur 7 (du lundi au vendredi), représentant une cinquantaine à soixantaine de personnes différentes accompagnées. Côté appartements protégés, nous avons deux résidences : la résidence des Bennelats à Porrentruy (48 appartements, soit plus d’une cinquantaine de locataires), avec une référente sociale et des animations bi-hebdomadaires ; et, depuis juin, la résidence de Courgenay (23 appartements, une quinzaine de locataires à ce jour). Notre organisation de soins à domicile, Seraino, s’est d’abord développée sur les résidences d’appartements protégés puis s’étend désormais à Porrentruy : un peu plus d’un an après le lancement, nous accompagnons déjà une quarantaine de bénéficiaires. Au-delà des soins, Seraino offre toute l’aide à domicile : ménage, repas, blanchisserie, transport, animation et, bientôt, accompagnement administratif. La demande « repas à domicile » a explosé : nous servons déjà plus d’une quarantaine de personnes sans avoir fait de publicité. Les personnes conservent bien sûr le libre choix de leurs prestataires, mais nous offrons la possibilité d’un guichet unique si leurs besoins évoluent.
Comment le groupe Les Pénates s’inscrit-il dans le paysage médico-social cantonal et régional ? Quelles sont vos spécificités ?
J. L. : Notre spécificité, c’est de couvrir vraiment tout le spectre d’accompagnement des personnes âgées, du domicile à la vie en collectivité publique, jusqu’à l’institution. À ma connaissance, dans le canton du Jura, nous sommes les seuls à travailler avec cette multidimensionnalité. Par domaine : en soins à domicile, nous restons un petit acteur face à une fondation présente depuis plus de 25 ans et active sur tout le territoire cantonal ; en EMS, en nombre de lits, nous faisons partie des principaux acteurs ; en appartements protégés, nous sommes devenus un intervenant important ; en centres de jour, il existe 4-5 centres au total, avec des capacités comparables, à l’exception d’un centre spécifiquement dédié aux troubles cognitifs, dont l’activité diffère un peu de la nôtre.
Entre sanitaire et médico-social, entretenez-vous des liens avec l’Hôpital du Jura ?
J. L. : Nous n’avons pas de lien direct, car le système reste très isolé dans nos régions. Les liens passent par le Réseau d’Information et d’Orientation (RIO) destiné aux personnes âgées : chaque personne en demande est censée transiter par le RIO pour définir la meilleure orientation (appartement protégé, EMS, etc.). Ce réseau fait le lien entre hôpital, EMS et centres de jour. L’Hôpital du Jura est lui-même acteur de la prise en charge des personnes âgées (deux centres de jour, deux EMS, quelques appartements protégés). Nous avons en revanche noué un partenariat très concret avec la physiothérapie et la réadaptation gériatrique et physique de l’Hôpital du Jura autour du concept HOTA (« la maison »), qui vise à favoriser les retours rapides à domicile avec accompagnement. Ce dispositif nécessite des organisations de soins à domicile ; nous sommes partenaires dans ce projet précis.
Quelle en était la philosophie directrice autour du projet EXTEnsio ?
J. L. : Nous sommes partis du bâtiment initial des Planchettes. À l’époque, nous avions transformé un demi-étage de chambres en bureaux et salles de séance. Or la demande en places augmente fortement (effet « baby-boomers ») et, plutôt que de reconstruire un nouveau bâtiment, nous avons cherché à optimiser l’existant : rendre ces bureaux à leur vocation de chambres pour accroître la capacité d’accueil et reloger le dispositif administratif dans une extension. De là est née l’idée d’un bâtiment incorporant tout l’administratif, une réflexion lancée avant même la structuration juridique des différentes entités, mais qui s’est mariée parfaitement avec le développement du groupe. Surtout, nous ne voulions pas investir une forte somme uniquement pour des bureaux : notre priorité reste la prestation aux personnes âgées, avec des économies intelligentes côté administration et des synergies pour réduire les coûts et maximiser la prestation. Nous avons donc profité de l’extension pour créer au premier étage (dédié à l’UVP) un grand extérieur sécurisé : 400 m² de terrasses et de jardins de déambulation, exclusivement pour les résidents de cet étage (les 60 autres résidents disposent déjà des abords). L’extension sert aussi à améliorer les conditions de travail : vrais locaux du personnel, vraie blanchisserie avec flux propre/sale séparés, etc.
Ce projet s’inscrit-il dans une vision de long terme ?
J. L. : Nous voulions des bureaux modulables, capables d’évoluer. Administrativement, entre le dispositif d’origine et l’actuel, nous avons beaucoup grandi, ce qui est normal au regard des exigences et, si nous devions encore nous développer, nous souhaitons pouvoir reconfigurer les espaces sans reconstruire. Aujourd’hui, nous disposons de grands espaces pouvant accueillir du monde, des salles pour les résidents (conférences, projections, animations) ainsi qu’un ensemble modulable selon les évolutions de besoins d’une population qui change.
Quelles ont été les principales difficultés de direction pendant ces deux années de chantier ?
J. L. : D’abord, sortir un projet architectural qui s’intègre au paysage et au bâtiment initial des années 1990, très rectiligne, tout en assumant des formes contemporaines. Nous avons organisé un mandat d’études parallèles avec trois projets présentés : l’un s’est imposé, intégrant parfaitement nos contraintes. Ensuite, maintenir l’activité pendant l’intégration de l’extension dans le bâtiment existant : l’entrée originelle s’ouvrait sur plusieurs étages ; nous avons dû démolir l’ancienne réception, ouvrir le bâtiment sur l’extérieur, avec risques d’air et de poussière. Il a fallu orchestrer la protection et les phases, réduire au maximum les bruit et nuisances pour faire vivre l’établissement en parallèle. Ce n’est pas inné pour des entreprises de construction. J’ai dû intervenir pour rappeler qu’à côté, 60 personnes y vivent, nous ne pouvons pas démarrer au marteau-piqueur à 7 heures du matin. Autre enjeu : faire comprendre au personnel les contraintes (flux, parkings, adaptations multiples), et, surtout, être très transparent avec les résidents et leurs familles : expliquer les étapes, les raisons, la période difficile mais la plus-value finale. La communication a été constante.
Comment avez-vous impliqué les familles et les résidents dans cette transformation ?
J. L. : Nous cultivons la transparence. Avec le personnel, nous présentons chaque élément de cette transformation (comptes, etc.). Avec les résidents et les familles, nous avons communiqué dès le départ, notamment par écrit puisque des courriers ont été envoyés à chaque étape majeure. Lors de certaines phases sensibles, nous avons organisé des animations externes pour sortir les résidents de l’établissement. Nous avons aussi montré ce qui allait venir, la plus-value visée, et nous avons célébré tout ça ! Au-delà de l’inauguration officielle, 2025 était l’année de la Fête des familles qui est organisée tous les deux ans. Nous avons mis les petits plats dans les grands pour remercier résidents et familles de leur compréhension après une à deux années de bruit et de contraintes.
Quels apports concrets observez-vous déjà pour la qualité de vie et le bien-être des résidents ?
J. L. : L’UVP dispose désormais d’une grande sortie extérieure, avec une vue magnifique sur la vieille ville de Porrentruy et ses remparts : c’est une vraie qualité d’usage. Les familles s’en emparent : déjeuner du dimanche en terrasse, sentiment d’inclusion, et surtout fini l’étage exigu. L’espace administratif a été conçu avec des circulations arrondies, sans culs-de-sac, et par mauvais temps, ces couloirs servent de zones de déambulation intérieures protégées. La nouvelle réception, sur-mesure, offre un accueil valorisé, avec un espace adapté aux personnes à mobilité réduite. Au cœur du bâtiment, la salle de conférence permet des projections sur grand écran pour des événements sportifs ou des séances de cinéma. Nous l’avons déjà utilisée, notamment lors de la Journée internationale du bénévolat en décembre. Un mois après l’emménagement, nous y avons projeté un film pour remercier nos bénévoles !
Quels sont les éléments qui participent à améliorer le quotidien des équipes ?
J. L. : Les équipes disposent dorénavant d’un vrai vestiaire, aux bonnes dimensions, suffisamment spacieux, situé juste à la sortie « propre » de la blanchisserie : le linge du personnel sort et entre directement dans les armoires à côté du vestiaire. La grande salle de conférence améliore les colloques de soins : à 15 ou 20 personnes, nous travaillons enfin dans un espace adapté. Nous avons aussi créé, à l’écart de l’agitation, un espace bien-être destiné aux résidents : le médecin y reçoit une fois par semaine et, en dehors de ces temps, nous y pratiquons massages, aromathérapie, etc. Cet espace, très calme et isolé, apporte un vrai plus !
Quel est l’architecte qui a conçu ce projet ?
J. L. : L’architecte est Pascal Burri, du bureau Burri & Partenaires. Son équipe a remporté le concours puis assuré la conception et le suivi. Côté gouvernance, une commission de construction (direction et conseil d’administration) a suivi l’ensemble : avancement, finances, arbitrages. Sur le terrain, notre directeur hôtelier, Aurélien Lüthi, et surtout Cédric Vauclair, responsable technique et sécurité, ont fait le lien technique et pratique entre architecte, entreprises et vie de la maison. La tenue des délais doit beaucoup à cette addition d’énergies et à la vision à 360° de Cédric Vauclair.
Quelle a été la valeur ajoutée de l’architecture et du design ?
J. L. : Il fallait quelque chose de différent du bâtiment initial, mais qui s’y marie. Nous avons une forme très arrondie, organique. Vu du ciel, il ressemble à une valve cardiaque dessinée au sol. Cette image colle bien à la réalité : au rez-de-chaussée, les bureaux sont le « cœur » du système Les Pénates, qui envoie dans toutes les directions les flux nécessaires au fonctionnement. L’architecture rend l’ensemble lisible. Les nombreuses zones de déambulation accueillent aussi des œuvres que nous possédons ; elles transforment l’EMS en lieu de vie : venir boire un café, découvrir des œuvres, relier l’intérieur et l’extérieur et, ainsi, éviter toute ghettoïsation.
Si vous deviez résumer EXTEnsio en trois mots ?
J. L. : Sérénité. Qualité. Malgré des moyens non exponentiels, nous avons soigné chaque détail, utilisé du bois local et refusé le « tout-fonctionnel » sans âme. Et Humain : du lancement à la livraison, nous avons placé l’humain avant le financier et avant la technique. Ça peut sembler bateau mais c’est véritablement ce qui a guidé le projet et ces valeurs correspondent à l’ADN de notre groupe.
Après cette extension, quels sont vos prochains défis et projets stratégiques ?
J. L. : Très concrètement, nous repensons l’ensemble de nos processus : clarifier les synergies, qui fait quoi et quand. Stratégiquement, nous voulons formuler une philosophie de groupe : nous parlons désormais d’accompagnement et non plus seulement de soins. Cette philosophie doit être partagée par tous : finalité, cap, et déclinaisons (soin, animation, repas, technique, etc.). Nous voulons stabiliser le « grand bateau » qu’est devenu Les Pénates pour être prêts à toute évolution de la prise en charge des personnes âgées. Nous savons que d’ici 2040, les besoins vont exploser. Serons-nous au rendez-vous ? Peut-être via de nouveaux partenariats, de nouveaux appartements, la construction d’un nouvel EMS ? Rien n’est sur les rails aujourd’hui, il s’agit d’être prêts. Notre objectif n’est pas de « gagner du marché », mais d’être une référence de l’accompagnement des personnes âgées. À partir de là, nous serons sollicités pour coopérer, créer des synergies, éventuellement reprendre, sans démarchage ni volonté d’ « accaparer » un territoire.
Enfin, quelle est votre vision de la prise en charge médico-sociale de demain ?
J. L. : À mes yeux, il faut renverser le paradigme : depuis des années, la politique médico-sociale est centrée sur le soin. Le soin est nécessaire, mais ne doit plus être le prisme unique. Il faut accompagner de manière globale, à domicile comme en institution, presque de la même manière. J’aime imaginer qu’un jour, dans notre EMS, les portes des chambres seront de véritables portes d’entrée alignées comme dans une rue ; nous entrerons « chez les gens » pour apporter ce dont ils ont besoin et qu’ils demandent. Il faut aussi décloisonner le système, nous y contribuons avec notre groupe, revoir le financement, car il a poussé tout le monde à raisonner en silos. La Suisse a récemment voté une nouvelle vision du financement des soins ; j’espère qu’elle permettra de sortir un peu de ces cloisons. Il faut enfin reconnaître la dimension sociale : elle reste peu financée, parfois plus déterminante que le soin lui-même. Et il faut nous adapter à la nouvelle génération : les baby-boomers seront plus demandeurs de services, plus autonomes, plus individualistes. Dans un cadre collectif, nous devons offrir des parcours plus individualisés, presque à la carte. Nous devrons revoir nos accompagnements : ne pas reconduire la même animation dix ans durant pour les mêmes personnes, mais proposer une offre souple, personnalisée.
